Janie fait un postdoc industriel chez Quelab Laboratories Inc. a Montreal, en spectro infrarouge.

Faire un postdoctorat ou se lancer sur le marché du travail est un dilemme auquel chaque étudiant au doctorat fait face au beau milieu du stress de la rédaction de sa thèse. Plusieurs choisissent le postdoc en vue de devenir professeurs ou de conserver la sécurité et la liberté rattachées au milieu universitaire. D'autres se trouvent un emploi pour (enfin) commencer leur vie professionnelle et gagner un salaire raisonnable. Au grand dam de nombreux étudiants, il ne semble pas y avoir de gris dans ce choix entre blanc et noir. Détrompez-vous, il y a une troisième option: le postdoc industriel. Pourquoi choisir cette voie? Pour changer d'air, sortir de l'école et avoir l'impression d'avancer!

J'ai eu la chance de faire mon baccalauréat dans une université près de chez mes parents, ce qui m'a permis d'éviter l'endettement pendant ces années. À trois mois de la fin, j'ai décidé de faire le saut aux études graduées... à 300 km du nid familial. Une maîtrise et un doctorat plus tard, je suis très endettée. J'ai toujours l'idée de devenir prof d'université, mais j'en ai soupé du maigre revenu associé aux études graduées. Quelles sont mes options? Une seule, accéder au marché du travail? Faux! Le baratin habituel («tu peux avoir une bourse», «c'est le temps de faire le postdoc, pendant que tu es encore habituée d'être pauvre», «c'est juste un an de plus»...) peut justifier le choix de faire un postdoc. Toutefois, j'ai opté pour le postdoc industriel parce qu'il apporte quelques avantages supplémentaires.

En voici deux, des arguments que j'aurais voulu entendre au cours de la stressante période de prise de décision.

D'abord, on fait un postdoc pour avoir la possibilité de devenir professeur d'université. Le postdoc industriel possède la même valeur que celui réalisé en milieu académique. C'est un postdoc fait dans une entreprise privée. La nuance apporte toutefois son lot d'avantages. Quand on discute de l'expérience de travail acquise, du nombre de contacts établis dans divers milieux, de l'horaire plus régulier ou du meilleur salaire offert par l'entreprise privée, on trouve difficilement à se plaindre! Mais tout cela va plus loin. Le système universaitaire québécois, tout comme les systèmes canadien et américain, souffre d'une réduction du financemant de l'État et il se tourne désormais vers la recherche en collaboration avec l'industrie: des dollars investis par l'entreprise privée, de la recherche appliquée réalisée à l'université et un apport différentiel de l'État. Simple, efficace et souvent la seule porte de sortie pour plusieurs groupes de recherche qui n'oeuvrent pas dans les domaines jugés «prioritaires» par les organismes subventionnaires.

Qui croyez-vous que les universités seront tentées de recruter pour joindre les rangs du corps professoral? Un professionnel qui a établi un réseau de contacts et une notoriété dans l'industrie ou un expert dans un domaine très pointu ayant accumulé postdocs et contrats par-dessus contrats dans un laboratoire universitaire? L'évaluation des candidats n'est plus basée strictement sur le nombre de publications. La capacité d'apporter des fonds de recherche compte désormais autant, sinon d'avantage. La personne qui aura choisi de faire un postdoc industriel aura le postdoc, des contacts, de l'expérience de travail et probablement un meilleur teint!

Sur une note plus personnelle, j'ajouterais que mon tempérament peu tolérant envers la bêtise m'ayant portée à critiquer à profusion mes (trop nombreux)professeurs qui ne possédaient aucune expérience en industrie et donnaient pourtant des cours sur les pratiques industrielles (!), je ne voulais pas devenir l'objet de tels commentaires. À mon humble avis, tant qu'à enseigner, autant donner de l'information actuelle et réaliste.

En résumé, j'ai choisi le postdoc industriel parce qu'il me placera dans une position stratégique pour accéder à un poste de professeur. C'était l'aspect professionnel de mon choix.

En second lieu, l'aspect social de la décision. Les étudiants gradués sont souvent qualifiés de "nerds" ou d'anti-sociables. Il n'est pas difficile de tomber dans les limites du stéréotype parce que nous avons, pour la plupart, peu ou pas de revenu, devons passer de longues heures à scruter des cellules au microscope ou à programmer un calcul mathématique dont personne ne veut entendre parler. Disons simplement que ces sujets nourrisent mal une conversation dans un bar! La majorité de mes amis n'ayant pas choisi le chemin des études graduées, ils sont sur le marché du travail depuis 6 ans. Ils ont un revenu intéressant, des horaires plus réguliers et quelques-uns ont même démarré des entreprises. Ils parlent de voyages, de leurs nouveaux ordinateurs, du dernier gadget ajouté à leur voiture de l'année, etc... En bonne étudiante endettée, je conduis une voiture de 8 ans, achetée pour une bouchée de pain de mes parents qui ne voulaient pas que je laisse les études par dédain du transport en commun... Des parents qui m'ont aussi amenée en voyage et qui me donnent leurs chemises neuves en prétextant qu'ils sont mieux dans leurs vieilles. Je n'ai jamais été une étudiante pauvre, mais j'étais souvent l'amie qui n'avait pas les moyens de suivre les autres. Allais-je faire un postdoc et continuer cela jusqu'à 30 ans?

J'ai choisi de faire un postdoc parce que le postdoc industriel me permet d'accéder dès mon entrée sur le marché du travail à un salaire équivalant à celui atteint par mes confrères et consoeurs du bac. après cinq ou six ans de travail. Les organsimes octroyant des bourses ont maintenant des enveloppes budgétaires réservées aux postdoctorats industriels par le biais desquelles l'employeur se fait rembourser une partie du salaire du chercheur postdoctoral. Il ne me restait qu'à négocier le reste du salaire avec l'employeur... et j'ai même obtenu des vacances!

Après six mois de postdoctorat industriel, je suis entièrement satisfaite de mon choix. J'entretiens mes relations avec mon alma mater, où je me suis assurée d'avoir bien répandu la nouvelle que je fais effectivement un postdoc et que je serai prête à prendre la relève dans quelques années alors que j'aurai acquis un bagage important d'expériences diversifiées. Je participerai dans quelques mois à une conférence scientifique au cours de laquelle je présenterai les résultats de mes travaux, je travaille entre 40 et 45 heures par semaine (les jours de semaine et sur le quart de jour seulement!) et je m'offre une saison d'équitation resplendissante sur une jolie jument pur sang nommée Tally. Bref, le postdoc industriel me permet de poursuivre un programme de recherche appliquée sans subir les affres de la vie étudiante!