Read this article in English.

Avoir de bonnes idées est une chose, mais avoir l'argent, le personnel et le temps nécessaires pour les développer en est une autre, ainsi que de nombreux jeunes scientifiques ont réalisé avec exaspération. En France en particulier, les post-doctorants et les scientifiques fraîchement recrutés sont membres de larges unités de recherche menées par un seul directeur, et il est souvent difficile pour eux de faire leur marque en tant que directeurs de recherche. Bien qu'ils puissent être indépendants intellectuellement, et que des allocations provenant de plusieurs organisations puissent les aider à trouver un certain degré d'indépendance financière, il est difficile pour eux de monter une équipe vu que ces allocations ne sont pas assez conséquentes pour couvrir des salaires de post-doctorants, voire d'étudiants.

Ces quelques dernières années ont cependant vu la création d'un certain nombre de nouveaux programmes ayant pour but de permettre aux jeunes scientifiques en France de goûter à l'indépendance: le programme ATIP du CNRS; le programme ACI du Ministre de la Recherche; et, plus récemment, le programme Avenir.

Avenir a été lancé en 2001 par l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM). Il a pour but de soutenir des projets innovants proposés par de jeunes scientifiques qui souhaitent mener leur recherche dans un laboratoire Français. Les chercheurs candidats peuvent être de toute nationalité, déjà avoir un poste permanent ou non, et le laboratoire d' accueil doit préférentiellement (mais pas obligatoirement) faire partie d' une unité INSERM. Pour une durée de trois ans, Avenir offre à ces «jeunes» scientifiques (aucun âge limite n'a en fait été précisé) une dotation de ? 60,000 par an pour leurs frais de laboratoire, un salaire pour ceux sans poste permanent, un minimum de 50 mètres carrés d'espace de laboratoire, plus la possibilité d'employer un post-doctorant.

Lors de sa première année, Avenir a reçu environ 200 dossiers de candidatures, et à peu près la moitié des candidats ont été appelés à défendre leur projet devant une commission composée d'experts de réputations nationale et internationale. Un total de 26 candidats ont finalement été retenus: de ceux-ci, 7 post-doctorants ont été choisis parmi 98 autres, 13 chercheurs avec un poste permanent à l'INSERM ou autre établissement de recherche ont été choisis parmi 57, et 6 personnes travaillant en hôpital ou à l'université ont été choisis parmi 39. Le deuxième appel d'offres Avenir s'est achevé en Novembre 2002 et, de nouveau, environ 200 candidatures ont été reçues, cette fois-ci avec un plus grand nombre de personnes vivant en-dehors de France. Les heureux bénéficiaires seront sélectionnés au début de cette année.

Voilà pour les faits ? mais que représente le programme Avenir pour les scientifiques eux-mêmes? Comme l'un des post-doctorants bénéficiaires le dit, «C'est une excellente manière d'entrer dans l'INSERM par la grande porte.» Mario Pende, un post-doctorant de nationalité italienne, pense qu'obtenir un contrat Avenir lui a donné une opportunité unique de rester en Europe: «Ce programme contribue à faire de la France un pays intéressant pour les chercheurs, un pays ouvert aux jeunes et aux étrangers.» Aux yeux d'Arielle Rosenberg, une chercheuse à l'Institut Cochin, un contrat Avenir est un signe officiel que l'INSERM reconnaît et apprécie ses travaux de recherche. «Grâce à Avenir, je suis maintenant considérée et respectée par mes collègues en tant que directrice de recherche indépendante,» dit-elle. «Cela m'a permis de développer un nouveau programme de recherche à partir de zéro.» Cela lui a aussi permis de continuer à mener en parallèle ses activités à l'hôpital et à l'université.

«Le fait qu'il n'y ait pas d'âge limite est très important et rends ce programme unique,» dit Philippe Herbomel, un bénéficiaire Avenir avec un poste permanent. Après avoir passé les 5 premières années de son poste à établir sa propre thématique de recherche ainsi que les outils nécessaires à l'étude du développement du poisson Zébra, «c'est grâce à ce programme que je peux maintenant l'élargir et la développer complètement.»

Alors, d'après les quelques sélectionnés, quel est le facteur qui a fait pencher la balance en leur faveur? L'un des post-doctorants estime que le fait qu'il ait proposé un projet de recherche qui concordait avec les thématiques de recherche chères à l'INSERM était important. «Ceci est certainement un facteur,» dit Pende, «mais la qualité et les aspects innovants du projet sont certainement un facteur décisif.» De plus, «il est important de démontrer que vous avez un réseau établi de collaborations et que vous ne travaillez pas tout seul dans votre coin,» ajoute-t' il. Effectivement, selon Olivier Chassande de Lyon, le fait que son projet n'était pas suffisamment intégré dans son unité de recherche d'accueil a été l'une des raisons pour lesquelles il n'a pas été choisi pour un contrat Avenir l'année passée. Cette année, explique-t' il, «j'ai redéfini mon projet [de telle manière qu']il coïncide beaucoup mieux avec la thématique de recherche de mon unité et ai commencé à développer des interactions multidisciplinaires avec des physiciens.» D'après Rosenberg, «l'on n'est pas jugé seulement sur une base scientifique, mais aussi selon d'autres critères, tels que la maturité et la capacité de diriger un groupe.»

Pour l'Espagnole Angelita Rebollo, qui a récemment obtenu un poste à l'INSERM et travaille sur la régulation de la mort cellulaire, même la démarche de postuler était utile. «Après avoir discuté mon projet [avec la commission scientifique] et la manière dont je comptais considérer certaines questions, j'ai réalisé que [cela] m'avait en fait donnée quelques bonnes idées,» admet-elle. Rebollo est contente de maintenant pouvoir «se concentrer sur [sa] science pendant trois ans sans avoir à [se] préoccuper de faire la demande pour d'autres subventions.»

Il n'est peut-être pas surprenant que les bénéficiaires d'un contrat Avenir s'estiment très chanceux. Ils voient, cependant, des choses à améliorer dans le programme. En fait, l'un de ses plus grands avantages ? les moyens financiers d'employer un post-doctorant ? a aussi ses inconvénients. A présent, seulement les candidats étrangers qui ont moins de 40 ans et ont vécu en France pendant moins d'un an peuvent être sélectionnés pour ces postes. «Lorsque vous lancez votre groupe, il est très difficile de recruter dans votre labo des post-doctorants étrangers avec un haut profile et de faire ceci rapidement,» souligne un bénéficiaire. «Il est souvent plus facile de trouver un post-doctorant Français, ou des étudiants étrangers [qui] ont déjà vécu en France pendant plusieurs années,» dit Pierre Chauvin, un scientifique avec un poste INSERM qui a utilisé son contrat Avenir pour lancer une équipe de recherche sur les facteurs sociaux qui affectent la santé et l'utilisation publique de soins médicaux.

De plus, les bénéficiaires qui ont commencé un nouveau projet à partir de zéro ne sont pas de l'avis que trois ans soient une durée suffisante pour produire des résultats. «Ce serait bien d'avoir la possibilité de postuler de nouveau pour trois ans si le projet n'a pas été fini mais a donné des résultats prometteurs,» suggère l'un d'eux. Cette remarque entraîne une question aussi évidente qu'épineuse: Qu'advient-t'il des bénéficiaires et de leurs projets une fois que le contrat touche à sa fin? «Idéalement les post-doctorants devraient avoir réussi à obtenir un poste permanent au cours de ces 3 ans,» dit Marie-Catherine Postel-Vinay, la coordinatrice du programme Avenir. Ceux qui ont déjà un poste permanent reviennent simplement à leurs efforts quotidiens pour trouver d'autres allocations de recherche après échéance du contrat.

Entre temps, les bénéficiaires Avenir souhaiteraient recevoir plus de soutien pour rentrer en contact avec d'autres scientifiques nouvellement devenus indépendants. Herbomel cite le programme pour jeunes chercheurs de l'EMBO comme exemple d'une initiative qui offre «la possibilité de s'intégrer dans un réseau de relations Européen, d'avoir accès à des plateformes de technologies, de profiter des conseils d'un mentor plus expérimenté, et de publier des revues dans les bulletins de l'EMBO.»

L'INSERM devra attendre quelques années avant de pouvoir estimer combien Avenir réussit dans sa mission d'avancer la carrière des jeunes scientifiques sélectionnés ? et de pouvoir identifier et résoudre tout problème qu'ils vont rencontrer en chemin. Comme Herbomel le dit, «tant que le programme reste souple, il sera capable de répondre de manière rapide et efficace [à de tels problèmes].» Ainsi, à partir de cette année, le quota de contrats post-doctoraux a été augmenté, bien que l'INSERM a aussi décidé en même temps «d'ajuster la donation pour les frais de recherche [pour les candidats post-doctorants] suivant la qualité de leur projet et suivant leur expérience,» dit Postel-Vinay. Ainsi il est possible que ce groupe de chercheurs reçoivent une somme inférieure aux ? 60,000 que les autres bénéficiaires auront à disposition.

Un dernier changement introduit dans la seconde année d'existence du programme est le fait que l'INSERM maintenant encourage la déposition de dossiers de candidature «en binômes», par des paires de chercheurs avec des projets complémentaires ? par exemple mettant en rapport un spécialiste en un certain type de technologie et un scientifique dont la recherche est basée sur ses applications. C'est une idée qui est accueillie avec l'approbation de plusieurs bénéficiaires Avenir. «J'aurai certainement pu profiter de ceci,» dit Chauvin, «en soumettant un projet en collaboration avec un chercheur post-doctorant.»

«La mobilité, en termes de thématiques de recherche, est quelque chose que nous voulons vraiment encourager, et Avenir a été crée pour rendre ceci plus facile pour les jeunes scientifiques,» dit Postel-Vinay. Ceci est vrai pour la mobilité entre disciplines comme la mobilité entre régions. L'INSERM espère qu'un certain nombre de jeunes scientifiques vont décider de tenter leur chance en France et saisir l'opportunité de développer un projet original, jouissant d'un certain degré de liberté à un stage si jeune dans leurs carrières.

Adelaida Sarukhan est chercheuse à l'INSERM.